Alain Damasio – Vallée du silicium

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« Il est vertigineux de se dire qu’entre une Kirghize et une Mélanésienne, à l’autre bout du globe, la première chose qui les relie, et ce qu’elles partagent basiquement, ce sont des applis qui recalibrent de façon identique leur rapport au monde. Là est désormais le commun. Ce qu’on pourrait appeler le « numiversel » ». (p 14)

Huit nouvelles ou récits autour d’un même sujet : pourrons-nous inventer un art de vivre avec la technologie en restant des humains capables de liens avec l’autre ? Quels comportements individuels et collectifs ce langage unifié, cet esperanto cognitif, cette prothèse psychique nous induit-il et nous conduit à adopter ? 
Car  « on ne le pointera jamais assez : les réseaux sociaux nous connectent mais ils ne nous lient pas. Ils nous assemblent, certes, sans jamais obtenir de nous que nous soyons ensemble ».(p 104)

Si les fulgurances d’Alain Damasio, parfois géniales, rendent nécessaire la lecture de ce livre, l’on ne manquera pas de souligner deux faiblesses malheureuses : Semblant vite écrit et peu retravaillé, souvent profus pour ne pas dire confus, certains lecteurs pourront se lasser des répétitions et des digressions d’un texte par trop délayé ; le biais idéologique de la gauche morale pèse sur les analyses de l’auteur provoquant des errements malheureux et des oublis parfois dangereux sur le mésusage de la tech. 

Un seul anneau pour les gouverner tous 

ou un techno-écrivain face au siège social de Apple en Californie, le RING, un gigantesque anneau d’un kilomètre et demie de circonférence. Un pèlerinage vers la Cathédrale du Numiverse, la Mecque du Mac. 

« Aux USA, l’histoire est une poussière qi n’a jamais eu le temps de se déposer. On met des dates sur des marques de bières pour s’inventer un passé dans une société qui ne vit que pour le futur. Et les sites historiques des Etats-Unis ont toujours quelque chose de fake ou de forcé, de trop brièvement scellé dans un cube de ciment prompt, qui fend déjà. »page 11

La ville aux voitures vides

sur la voiture comme allégorie d’une époque de nos autonomies déléguées et de la loi du moindre effort.

« La voiture autonome est une industrie sans idée. Elle ne fait que marchandiser et monétiser une pratique ordinaire qu’on opérait jusqu’ici par nous-mêmes avec nos propres capacités cognitives et gestuelles, notre finesse et notre agilité. » (p 43)
« On voit bien ce qu’on y gagne : une énième paresse. Un soulagement, un lâcher-crise. Une douce démission. Plus besoin de vigilance, d’attention minimale, de construction mentale d’un trajet, plus besoin même de regarder la route, de se représenter la ville, d’aviser les gens sur les trottoirs, d’appuyer sur une pédale et de tourner un volant.
La voiture autonome le fait à ta place et toi tu vas jouer sur ton téléphone au jeu de la Pastèque. » (p 44)

La ligne de coupe

sur les frontières du métavers, le mouvement fixé des corps et des mots de passe.

Parmi les pénibles délire du gauchiste bien pensant, un éclair, une lumière :

« Bouger doit générer de la trace, pas de la liberté. Communiquer doit nourrir les datas. Il faut extraire de la plus-value sur l’échange, l’amitié, le lien social, le besoin de sexe, le voyage. On n’en extrait pas dans un café ni sur une place, on te vendra une bière certes mais quelle marge tu fais avec une bière, mon garçon ?
Seul ce qui se passe dans un espace « informatisé » produit de l’information de façon sûre.
Les réseaux seuls ont le monopole de la trace assurée. Donc tu dois circuler en eux. » ‘page 85) 

Love me Tenderloin

sur le quartier de Tenderloin les homeless, notre conjuration du lien

Comme souvent l’auteur se perd dans des analyses politico-sociologique biaisée quand d’un coup, un éclair, une fulgurance.

Ce qui manque, c’est une aptitude, désormais largement perdue, laissée en jachère ou en friche par nos modes de vie numériques, à pouvoir nous confronter à l’altérité. A ce qui n’est pas nous, à ce que nous ne vivons pas, ne partageons pas directement.

Cette faculté de projection et d’identification, cette capacité d’écoute existentielle, d’accueil de ce qui souffre hors de nos bulles, cette faculté à sortir de soi, où sans même sortir, à entrouvrir cette porte entre nos deux épaules pour laisser l’étranger ou la clocharde en franchir le seuil et entrer en nous, qu’ils viennent nous affecter, nous bouleverser et nous nourrir aussi, cette faculté est la première chose que le monde numérique a dégradée en étendant son empire et ses pratiques sur nos existences. » (page 102)

Le problème à quatre corps.

Une nouvelle un peu confuse et profuse sur la santé et les traces numériques. Un peu à l’image du bestseller Le problème à trois corps

Trouvère portrait du programmeur en artiste

Une nouvelle faible et verbeuse à faire tomber le livre des mains.

Pouvoir ou puissance

Sur la technologie comme économie de désir, le biopunk face aux cyberpunk, le combat subtil des imaginaires et de l’éducation qui peut nous libérer .

Et de nouveau un éclair !

« Pour en revenir aux mythes manufacturés par la Silicon Valley et packagés par un Hollywood tout proche, comment les dé-jouer ? Qu’est-ce qui peut nous sortir, en un mot, des mythes transhumanistes et du cyberpunk éculé ? 

J’ose cette réponse : et si c’était le Biopunk ? J’entends par-là un type d’histoire qui envisagerait nos liens intensifié au vivant – animal ou végétal, bactérien ou fongique – comme une réouverture magnifique au monde, au moment même où le cyberpunk a trahi sa promesse de libération, en hypertrophiant notre dépendance aux plates-formes, nos boucles d’auto-addiction et notre fusion gluante aux smartphones. 

Car l’enjeu, tout aussi bien, et de battre, le technocapitalisme sur le terrain de la promesse (cet autre forme de l’espoir). Soyons lucides. Que nous promet donc l’IA et son mythe ricain de la Singularité, sinon une destitution, au moins un appauvrissement de notre faculté à utiliser le langage ? De quoi nous fait-il rêver, sinon d’une triste sous-traitance à la silice de notre aptitude à dessiner par nous-mêmes ? Que nous promet, à l’inverse, une alliance renouvelée avec la forêt, l’océan, le champ qu’on va aller cueillir et la rivière où l’on se baigne ? Avec les chamois qu’on surprend en passant la crête et l’empire inouï de ce qui pousse quand on prend soin ? Sinon ce bonheur exigeant d’accorder nos attentions croisées à tout ce qui vit, dans un entrelacs de prédation et d’amour, et d’en être émerveillés, et bousculés, et nourris de retrouver dans ses vifs des algues, des fouines ou des mousse, qui font frissonner les nôtres, ce qui nous constitue tous : une vitalité transversale que tout être sait déployer à sa manière. » (page 217)

Lavée du silicium

Une nouvelle mode science-fiction qui m’a un peu perdu mais d’autres lecteurs en feront sûrement leurs fruits.

Quelques mots de vocabulaire rares

Villa Albertine, maisons d’écrivains francophones aux USA
La Villa Albertine renouvelle le concept de résidence et crée une communauté au service des arts et des idées entre la France et les Etats-Unis. Elle propose des résidences sur mesure pour les créateurs, chercheurs et professionnels de la culture. Découvrez son magazine, ses évènements, ressources et programmes professionnels

Villa Albertine et Seuil, avril 2024, 318 pages, 

Lectori salutem, Pikkendorff

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