Locarno – Christine de Mazières

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« Sur le marché aux bestiaux, il est deux sortes de paysans, celui qui transige et vend sa vache et celui qui se bute et la ramène. Évitez de ramener la vôtre… » (page 139)

Bien calé dans mon fauteuil, j’ai jeté un regard vers le ciel, puis je me suis jeté dans l’histoire…Ce Dimanche 4 octobre 1925, à Locarno, dans la douceur du lac Majeur, s’installent autour d’une vaste table carrée, des hommes aux visages graves, avec trop de morts dans les yeux, trop de jeunes fantômes sur les épaules. On s’épie, on se regarde, on se découvre. « Et soudain une pensée me glace : tous ces hommes ont fait la guerre, ils ont tiré… » (page 147)

« Une conférence de paix annoncée comme décisive, pour faire vraiment la paix, enterrer la hache de guerre, surtout entre les deux ennemis héréditaires, l’Allemagne et la France. » (page 15)

Et le lecteur ne peut plus les quitter, captivé, plongé en ce début du siècle dernier, un siècle à la fois témoin de la mort industrielle et de la vivacité de la vie culturelle.
Un livre essentiel par ses profondeurs historiques et culturelles embrassant les points de vue soviétique, allemand, français et britannique.  Un livre bien écrit, sensible sans sensiblerie, cultivé sans pédanterie, fin et équilibré, léger et profond. Un livre à lire et faire lire.

« Mais surtout, l‘esprit de haine sévit encore largement. Il fut un mal nécessaire pour battre l’ennemi. Il faut de la haine pour tuer ; la fraternisation n’a pas sa place en temps de guerre, on me l’a bien fait sentir en 1917 lors des premières tentatives de paix. Mais, depuis la fin de la guerre, ce sentiment n’a pas fléchi. La haine des boches reste notre union sacrée. C’est un poison qui nous rend aveugle et maladroit. Nous voulons le beurre et l’argent du beurre. Nous voulons une Allemagne faible et désarmée, mais aussi qu’elle paye le prix fort pour notre reconstruction. Quant au traité de Versailles, ne m’en parlez pas ! Il n’a su créer qu’une paix en trompe-l’œil, inaboutie. » (page 39)

Le traité de Versailles puis celui de Rapallo entre l’Allemagne vaincue et la Russie désormais soviétique se voient suivis des conférences de San Remo, Washington, Cannes, Gênes, Londres tentant de résoudre les injonctions contradictoires : désarmement, règlement financier, responsabilité morale du conflit, occupation de cinq villes (1920) prise de gages de la Ruhr et de ses ressources (1923) pendant que la jeune république de Weimar porte le déshonneur d’une Allemagne au ban dans nations et les civils sont paupérisés par l’hyperinflation et l’effondrement économique. La conférence de Locarno, du dimanche 4 octobre au vendredi 16 tentera de trouver une voie vers la paix. Sa signature vaudra à Stresemann et Briand le prix Nobel de la Paix en décembre 1926.

« Depuis un siècle et plus, l’Europe ne fait qu’étudier et construire des usines. L’on sait combien de grammes de poudre il faut pour tuer un homme mais on ne sait plus comment prier. » Herman Hesse, 1919, Demian

– Meyer et Wibeau,…Quand même, c’est amusant, non ?
Un Français qui porte un nom allemand et un Allemand, un nom français…
Ah, en effet, Je suis alsacien, d’une famille qui a choisi la France en 1871, et fier de l’être.
Et ma famille à moi est d’origine huguenote. Elle s’est réfugiée à Berlin pour fuir les persécution de Louis XIV contre les protestants. (page 17)

« Le chant des oiseaux est sacré et la peinture doit redevenir aussi énigmatique que leur langage. » (page 33) attribué à la baronne Marianne Werefkin

« Dans la grande chambre est installée une vaste table carrée. Autour des hommes aux visages graves, avec trop de morts dans les yeux, trop de jeunes fantômes sur les épaules. On s’épie, on se regarde, on se découvre. » (page 44) 

« Peu à peu, j’ai commencé à aimer sa manière de vivre intensément concentré, dans un présent absolu, hors du temps et de l’espace. Il m’a enseigné cette autre dimension, le silence, la contemplation, la gratuité. J’ai fini par accepter qu’il soit différent. » (page 77)

« J’ai été frappé par l’extraordinaire puissance de l’Amérique. J’ai senti le dynamisme de ce continent jeune, mais aussi sa brutalité, son âpreté au gain. Les hommes sont prompte à brandir leur colt, leur Bible et leurs dollars. Il règne un culte brutal de la réussite. Entre cette Amérique puissante et dominatrice et l’utopie collectiviste violente qui se mijote en Union soviétique, après la saignée de la Grande Guerre fratricide, l’Europe n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut. » (page 98)

« Peuples, unissez-vous! Peuples de toutes races, plus coupables, moins coupables, tous saignants et souffrants, frères dans le malheur, soyez-le dans le pardon et dans le relèvement! Oubliez vos rancunes, dont vous périssez tous. Et mettez en commun vos deuils: ils frappent tous la grande famille humaine! Il faut que dans la douleur, il faut que dans la mort des millions de vos frères vous ayez pris conscience de votre unité profonde; il faut que cette unité brise, après cette guerre, les barrières que veut relever plus épaisses l’intérêt éhonté de quelques égoïsmes.

Si vous ne le faites point, si cette guerre n’a pas pour premier fruit un renouvellement social dans toutes les nations,—adieu, Europe, reine de la pensée, guide de l’humanité ! Tu as perdu ton chemin, tu piétines dans un cimetière. Ta place est là. Couche-toi!—Et que d’autres conduisent le monde ! » (page 77)

Romain Rolland, le 2 novembre, Jour des Morts, 1916, fin de la lettre Aux Peuples assassinés publié dans la revue Demain, Genève, Ière année. Novembre-Décembre 1916. N°11-12

Une paix trop douce pour ce qu’elle a de dur, et trop dure pour ce qu’elle a de doux.” Jacques Bainville, 1920, in Les conséquences politiques de la paix.

« À la justice ! Un jour, l’Histoire reconnaitra que l’Allemagne n’a pas été responsable de la guerre. » (page 152) Un sujet toujours d’actualité. Dans les pays anglo-saxons, elle demeure brûlante tant et si bien qu’à la fin du XXe siècle, pas moins de 25 000 livres et articles étaient publiés sur le sujet.

Aller plus loin avec la Bibliographie proposée de d32 ouvrages donnant envie de lire par exemple

Merci Laurence de cette chaude recommandation.

Aux éditions du Seuil, 2025, 300 pages denses et passionnantes, 21,50€

Lectori salutem, Pikkendorff 

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