Les dieux ont soif – Anatole France

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« L’ignorance est la condition nécessaire du bonheur des hommes, et il faut reconnaître que, le plus souvent, il la remplisse bien. Nous ignorons de nous presque tout ; d’autrui, tout. L’ignorance fait notre tranquillité ; le mensonge, notre félicité. » (page 86 )

Une extraordinaire fresque de la vie quotidienne des petites gens survivants avec bonté, charité et quelques bassesses au milieu de la grande tourmente quand les dogmatiques et les demi-habiles représentés par l’artiste Évariste Gamelin, ces amoureux des vérités simples saisissent le pouvoir. Anatole France parle d’hier et le lecteur français y lit étonnamment son présent. 

« Enfin, je ne regrette pas l’ancien régime, bien que j’y aie passé quelques moments agréables. Mais ne me dis pas que la révolution établira l’égalité, parce que les hommes ne seront jamais égaux ; ce n’est pas possible, et l’on a beau mettre le pays sans dessus dessous : il y aura toujours des grands et des petits, des grands et des maigres. » dit la citoyenne veuve Gamelin, mère d‘Evariste, coutelière devenue simple ménagère à son fils (page 56)

« L’exercice du pouvoir ne risque-t-il pas toujours de conduire à l’abus du pouvoir et à la violence. » (page 7)
Voilà le thème de ce roman paru avec des coupures dans la Revue de Paris les 15 novembre 1911, 1er et 15 janvier 1912. Cette édition reprend le texte intégral paru chez Calmann-Lévy en juin 1912. 
Les évènements commencent à la création du Tribunal révolutionnaire en mars 1793, vivent l’accélération des évènements provoquée par la loi du 22 prairial an II (10 juin 1794) et aboutissent au 9 thermidor I (28 juillet 1794), chute des Jacobins et exécutions de Robespierre et de quelques uns des purs. La Convention thermidorienne, mettant fin au gouvernement révolutionnaire, marque le retour au pouvoir d’une république bourgeoise libérale et modérée qui continuera à massacrer joyeusement de manière contrôlée ceux qui ne sont pas d’accord avec ses valeurs changeantes et absolues.

Citations

« – Ce qui nous perd, répliqua Dupont aîné, c’est l’indifférentisme. Dans une section, qui contient neuf cents citoyens ayant droit de vote, il n’y en a pas cinquante qui viennent à l’assemblée. Hier, nous étions vingt-huit.
– Eh bien ! dit Gamelin, il faut obliger, sous peine d’amende, les citoyens à venir.
– Hé ! Hé ! Fit le menuisier en fonçant le sourcil, s’ils venaient tous les patriotes seraient en minorité… Citoyen Gamelin, veux-tu boire un verre de vin à la santé des bons sans-culottes ?…
« 

« Tous les bons esprits s’uniraient […], un seul de nos jacobins serait-il corrigé ? Verrions-nous moins de ces petits manuel civiques qui, pour nous faire aimer la patrie, nous la représente plongée dans douze siècles de barbarie ? […] Ces ignorants […] demandent des fruits à des arbres sans racine. » Anatole France, l’Univers Illustré, 12 mai 1883.

« Parmi les coupables se trouvait une femme de vingt ans, parée des splendeurs de la jeunesse sous les ombres de sa fin prochaine, charmante. Un nœud bleu retenait ses cheveux d’or, son fichu de linon couvrait un coup blanc et flexible. » ( page 166)

« La commune réunie là est telle que l’a faite l’épuration jacobine : des juges et des jurés du Tribunal révolutionnaire, des artistes comme Beauvallet et Gamelin, des rentiers et des professeurs, des bourgeois cossus, de gros commerçants, des têtes poudrées, des ventres à breloques ; peu de sabots, de pantalons, de carmagnoles, de bonnets rouges. Ces bourgeois sont nombreux, résolus. Mais, quand on n’y songe, c’est un peu près tout ce que Paris compte de vrais républicains. Debout dans la maison de ville, comme sur le rocher de la liberté, un océan d’indifférence les environne. » (page 258)

« Robespierre vénérait la mémoire de Rousseau. Il eût tenu M. l’abbé Coignard pour un méchant homme. Je n’en ferais pas la remarque, si Robespierre était un monstre. Mais c’était au contraire un homme d’une haute intelligence et de moeurs intègres. Par malheur, il était optimiste et croyait à la vertu. Avec les meilleures intentions, les hommes d’État de ce tempérament font tout le mal possible. La folie de la Révolution fut de vouloir instituer la vertu sur la terre. Quand on veut rendre les hommes bons et sages, libres, modérés, généreux, on est amené fatalement à vouloir les tuer tous. Robespierre croyait à la vertu: il fit la Terreur. Marat croyait à la justice: il demandait deux cent mille têtes. » Anatole France in Introduction aux Opinions de Jérôme Coignard, 1893

« L’exercice du pouvoir ne risque-t-il pas toujours de conduire à l’abus du pouvoir et à la violence », (page 7), définit Marie-Claire Bancquart (1932 – 2019) comme sujet du roman de Anatole France dans cette édition qu’elle présente, établie et annote. Une édition qui, en sus de la version intégrale de juin 1912 de 307 pages, est enrichie par 30 pages d’une préface dense et lumineuse et d’un dossier incluant 17 pages de notes, 4 de chronologie et 2 d’une notice bibliographique.

Aller plus loin

Folio classique, 1989, réédition 2024, 307 pages

Lectori salutem, Pikkendorff

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