De l’éloquence

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« On ne doit pas tenir pour vraie une pensée parce qu’elle s’exprime éloquemment, ni pour fausse parce que les lèvres la traduisent d’une façon dénuée d’art ; de même une pensée n’est pas vraie parce qu’elle est énoncée simplement, ni fausse parce que la forme en est brillante.»

Dans Les Confessions, Livre V-6, l’Évêque d’Hippone évoquant l’évêque manichéen Faustus, un orateur charmeur mais séduisant par de simples fables, nous met en alerte face à l’éloquence, qui commeune vaisselle précieuse ou grossière peut tout aussi bien servir un aliment sain qu’un poison mortel. Paul Rafin, sur son blog littéraire, Les Grands Articles, livre une superbe chronique sur la biographie d’Hitler où l’éloquence se joue des émotions des auditeurs. En voici le premier paragraphe et le lien pour le lire en son entier:

« L’éloquence distingue Hitler comme le génie militaire caractérisait Bonaparte. L’Autrichien, devenu Allemand sur le tard (en 1932, à quarante-trois ans), excelle dans le discours, démagogique de préférence. Nul raisonnement savant dans ces conférences furieuses débitées d’abord dans les brasseries, au cirque (!), puis au Sportpalast, et au Reichstag : mais des plaidoiries pathétiques, vibrantes, et qui touchent la corde de l’émotion avec un art consommé de la grandiloquence. Hitler a été assurément l’un des plus grands orateurs du monde. Trois notes griffonnées au brouillon, toujours sur les mêmes thèmes, et de tenir la scène pendant deux, trois heures, la sueur au front, les poings crispés et les larmes aux yeux ; la foule, en transe, hurle des serments ; tout un état-major, qui l’accompagne, le soutient, le réhydrate, l’aide à descendre de scène, entre deux discours, comme un boxer sur le ring. Pendant les périodes électorales, il lui arrive de parler quatre à cinq fois par jour, pendant plusieurs semaines. Saint Augustin nous avait prévenus : méfions-nous des orateurs. »

Ian Kershaw, Hitler

« Comment Hitler a-t-il été possible ? Comment un désaxé aussi bizarre a-t-il pu prendre le pouvoir en Allemagne, pays moderne, complexe, développé et culturellement avancé ? Comment a-t-il pu, à partir de 1933, s’imposer à des cercles habitués à diriger, bien éloignés des brutes nazies ? Comment a-t-il réussi à entraîner l’Allemagne dans le pari catastrophique visant à établir la domination de son pays en Europe, avec, en son cœur, un programme génocidaire terrible et sans précédent ? La réponse à ces questions, je ne l’ai trouvée qu’en partie dans la personnalité de l’étrange individu qui présida aux destinées de l’Allemagne au cours de douze longues années. Hitler, ceux qui l’admiraient comme ceux qui le dénigraient en convenaient, était une personnalité extraordinaire. Il avait de grands talents de démagogue ainsi qu’un œil sûr, qui lui permettaient d’exploiter impeccablement la faiblesse de ses adversaires. On peut l’affirmer avec certitude : sans Hitler, l’histoire eût été différente. Cela donne à penser que la clé de l’énigme est à chercher moins dans la personnalité de Hitler que dans les changements vécus par la société allemande elle-même, traumatisée par une guerre perdue, l’instabilité politique, la misère économique et une crise culturelle. À toute autre époque, Hitler serait certainement resté un néant. » Ian Kershaw

Traduction (Anglais) : Pierre-Emmanuel Dauzat
Flammarion, Grandes biographies, 15/01/2020, 1200 pages, ISBN : 9782081507685, 29€.

Lectori salutem, Pikkendorff

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