NOUS – Evgueni Zamiatine

« Les passants me frôlent – mais je marche seul ».
Extraordinaire roman de science-fiction qui inspirera Huxley et Orwell racontant le passage d’un « nous » indifférencié et dirigé au nom du « Bien » par les petits hommes gris à un « je » incertain mais émerveillé.

Une écriture active et déchirée aux phrases fracassées ; des modernes diraient « une écriture moderniste disruptive » qui dévoile un sujet brûlant d’actualité de la relation entre l’individu et le groupe, du combat pour la liberté entre l’individu et l’autorité.
Un combat à mener quel qu’en soit l’issue.

Le livre se présente comme une série de notes rédigées par D- 503 :
« Moi, D- 503, constructeur de l’INTÉGRALE, je ne suis que l’un des mathématiciens de l’État Unitaire. Ma plume accoutumée aux chiffres ne sait pas créer la musique des assonances et des rimes. Je ne ferai qu’essayer de transcrire ce que je vois, ce que je pense, ou plutôt, ce que nous pensons (oui, nous, et ce NOUS sera le titre que je donnerai à ces notes). » (page 12)

Le lecteur curieux prolongera le plaisir en découvrant la vie aventureuse d’Evgueni Zamiatine et la non moins mouvementée de l’ouvrage : Lui, bolchevik, révolutionnaire, prisonnier tsariste, relégué, ingénieur qui construira un brise-glace en Angleterre, témoin exigeant qui a toujours raillé dans ses écrits l’obscurantisme et la rigidité où qu’il se manifeste, prêt à dire le monde le monde tel qu’il est ou plutôt tel qu’il le voit ; l’édition présente de riches appendices comptant par le menu les nombreuses et passionnantes aventures de l’ouvrage et de ses traductions.

D-503 vit au sein de l’État Unitaire, sans doute, empli de certitudes.

Parce que la ligne de l’État Unitaire , c’est la droite. La grande, la divine, l’exact, la sage ligne droite –la plus sage des lignes…(page 12)

Selon des sources fiables espace–on aurait retrouvé les traces d’une organisation jusqu’ici demeurée insaisissable, ayant pour objectif la libération du joug bienfaisant de l’État.(page 43)

Vous comprenez, la vieille légende du paradis… c’est de nous qu’elle parle, de notre temps. Oui ! Réfléchissez bien. Ces deux- là au paradis – ils ont eu le choix : ou le bonheur sans liberté – ou la liberté sans le bonheur ; pas de troisième voie. Eux, ces nigauds, ils ont choisi la liberté – et le résultat ? – après, des siècles durant, on a eu la nostalgie des chaînes.(page 67 et 68)

Nous sommes devenus comme les dieux. Et vous aussi, mes lecteurs inconnus des planètes, vous nous verrez venir à vous pour vous rendre votre vie divinement raisonnable et précise comme la nôtre…(page 75)

L’homme a quitté l’état de bête sauvage quand il a construit le premier mur. Il a cessé d’être un homme sauvage quand nous avons construit la Muraille Verte, lorsque, grâce à elle, nous avons isolé notre monde mécanisé et parfait du monde irrationnel, in forme, des arbres, des oiseaux, des animaux…(page 97)

Même chez les anciens – les plus adultes le savaient : la source du droit, c’est la force – le droit est fonction de la force. Prenons les deux plateaux d’une balance : sur l’un, un gramme ; sur l’autre – une tonne, sur le premier, le « moi » sur le second – le « Nous », l’État unitaire. C’est pourtant clair : admettre que le moi peut avoir des droits par rapport à l’État – cela revient, absolument, à admettre qu’un gramme peut être l’équivalent d’une tonne. (page 118)

Et progressivement, par des événements que je ne décrirais pas ici, D-503 prend conscience de lui-même…

Je marche – au même pas que tous – et pourtant séparé des autres. Je tremble encore tout entier des émotions éprouvées , comme un pont sur lequel vient de passer en grondant un ancien chemin de fer. J’ai la sensation de moi-même. Mais seuls ont la sensation d’eux- mêmes , la conscience de leur individualité, l’œil qui a reçu une poussière, le doigt enflé, la dent malade : un œil, une dent, un doigt sains – c’est comme s’ils n’existaient pas. N’est-ce pas clair que la conscience individuelle n’est qu’une maladie – rien d’autre.(page 130)

Roman traduit du russe par Hélène Henri pour Acte Sud

Titre original Мы ou MY, 1952, éditions Tchekov, New-York

Babel, 2021, 228 pages (réédition de Actes Sud de 2017

Lectori salutem, Patrick

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