Carnets de guerre 1941 – 1945 – Vassili Grossman

“Combat de nuit. Canonnade. Les armes donnent, les obus hurlent d’abord doucement, puis ils sifflent, comme le vent. Fracas des mines. Beaucoup de feu blanc, rapide. Le plus angoissant de tout : les mitrailleuses et le petit jeu de claquette des fusils. Les fusées vertes et blanches des Allemands, leur lueur fourbe, malhonnête, qui n’a rien de commun avec la lumière du jour. Une ondée de tirs. On ne voit personne, on n’entend personne. Un déchaînement de machines.”(Page 52)

Toute personne se posant des questions sur la guerre, sur l’Ukraine et au-delà sur l’histoire de la deuxième guerre mondiale vue du côté russe pour une fois se doit d’ouvrir les Carnets de guerre de l’auteur de Vie et Destin autant pour la qualité littéraire que pour la qualité d’un témoignage de première main depuis la retraite en 1941 jusqu’à Stalingrad puis la reconquête jusqu’à Berlin. Appareil critique, choix pertinent de textes, commentaires éclairants, cet ouvrage vous fera regarder les conflits armés d’un autre regard sur “la vérité impitoyable de la guerre”.

Envoyé sur le front le 5 août 1941 pour le journal officiel de l’armée rouge, Krasnaïa Zvzda, lu aussi par les civils, l’écrivain-journaliste Vassili Grossman (Berditchev, Ukraine, 1905 – Moscou, 1964) sut porter un regard profond sur les hommes aux prises avec l’horreur, publier l’indicible et conserver l’impubliable sous la surveillance constante des politrouk .

1941 – 1942 : La défaite, l’impréparation, la retraite, dans la poche de Kiev l’Armée rouge perd 500 000 hommes….jusqu’à Stalingrad

“Le visage et l’âme du peuple : en trois jours, nous avons traversé la Biélorussie, l’Ukraine et nous sommes arrivés dans la région d’Orel. Quelle reculade ! Le peuple, dans le malheur, a montré son meilleur côté, noble, bon. Traits de ressemblance entre ces trois peuples, et aussi traits de différence, de différence profonde. Le plus solide, le plus fort de tous est le moujik russe ; malheureux et doux, malicieux et légèrement fourbe, le visage des Ukrainiens ; tristesse tranquille et noire des Biélorusses.” (Page 61)

“Je pensais savoir ce qu’est une retraite, mais une chose pareille, non seulement je ne l’avais jamais vu, mais je n’en avais même pas l’idée. L’exode ! La Bible ! Les voitures s’avancent sur huit rangées ; en un hurlement déchirant, des dizaines de camions s’extraient en même temps de la boue. Par les champs, sont poussés d’énormes troupeaux de moutons et de vaches ; plus loin grincent des charrettes à cheval, des milliers de chariots recouverts de bâches colorées, du contre-plaqué, de fer-blanc, avec dedans des réfugiés venant d’Ukraine ; encore plus loin marchent des foules de piétons chargés de sacs, de ballots, de valises. Ce n’est pas un courant, pas un fleuve, c’est le lent mouvement d’un océan qui se déverse, un mouvement qui se fait sur une largeur de plusieurs centaines de mètres à droite et à gauche.”(page 97)

Septembre 42 – Février 43, Stalingrad, la fin de la retraite, la bataille ultime, suivie sur place par Vassili Grossman jusqu’à la défaite du Reich et le début de la reconquête

“Les gens se sont très vite habitués à la guerre. Sur le bac qui transporte les troupes vers la ville s’abattent à tout moment des chasseurs et des bombardiers ennemis. Les salves de mitrailleuse grondent, les défenses antiaériennes frappent, et les matelots, tout en gardant l’œil sur le ciel, mangent des morceaux de pastèque juteuse, un gamin qui laisse pendre ses jambes du bac suit attentivement la façon dont flotte le bouchon de sa ligne, une femme d’un certain âge, assise sur un banc, tricote un bas.” (Page 231)

“Il n’y a qu’ici que l’on sait ce qu’est un kilomètre. C’est mille mètres, c’est cent mille centimètres. Ivres, les tireurs de pistolet-mitrailleur [allemands] avançaient avec une opiniâtreté de somnambules. Il n’y a plus personne qui puisse raconter comment s’est battu le régiment de Markelov… Oui, ils étaient de simples mortels et aucun d’eux n’en est revenu.” (page 297)

Les absurdes bêtises bureaucratiques, à Stalingrad !

“Un avion avait pris feu. Le pilote, pour sauver l’appareil, ne sauta pas et ramena l’avion en flamme jusqu’au terrain d’atterrissage. Il était déjà lui-même en feu et son pantalon brûlait sur lui. Les services d’intendance refusèrent de lui délivrer un nouveau pantalon, en arguant du fait que le délai d’usure n’était pas expiré. La comédie se poursuivit plusieurs jours durant.”(page 238)

Et la récupération des territoires occupés – 1943, la bataille de Koursk, la découverte des camps, de l’élimination des Juifs…

Et en marchant sur Berlin, depuis Kiev, la découverte des horreurs derrière le front, des populations juives exterminées notamment en Ukraine avec la collaboration avec les nazis, et pire encore si cela est possible en Pologne sans même ma collaboration avec l’occupant. Un témoignage venu directement depuis 1943-1944. Sidération ! Et les articles de Vassili Grossman seront utilisé à Nuremberg. Ces pages vous feront pleurer, crier.

“Ne serait-ce que lire, cela est infiniment pénible. Le lecteur doit me croire, il n’est pas moins pénible de l’écrire. Peut-être quelqu’un posera-t-il la question : mais pourquoi donc l’écrire, pourquoi rappeler tout cela ? Le devoir de l’écrivain est de rapporter l’horrible vérité, le devoir civique du lecteur est en prendre connaissance.” (Page 473)

Notes à propos de l’édition
Un énorme travail !!!
Il s’agit de textes choisis par Antony Beevor et Liouba Vinogradova accompagnés d’une mise en contexte traduit ensuite de l’anglais et du russe par Catherine Astroff et Jacques Guiod.

Calmann Levy, 548 pages dont 24 pages de photographies originales avec en sus 8 pages de notes et 30 références bibliographiques pour seulement 24,90€ !

Lectori salutem, Pikkendorff

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