
« Ce sont les livres qui lisent à l’intérieur des hommes. Leur but n’est pas d’exprimer ce que l’auteur veut dire mais de t’examiner. Tandis que tu t’échines à étudier leur sens, ils analysent ton âme. » (page 235)
Un texte vibrant, de grandes vagues d’images, des spirales se déroulant dans l’ether de nos pensées. Le lecteur est aspiré, captivé puis un choc: »nous sommes un signe vide de sens ». Un vers de Hölderlin certes, un choix de l’auteur aussi. Tristesse insondable. Un signe de vide, de désespoir caché derrière la lumière de son érudition, l’aspirant rabbin dans l’ombre du philosophe, l’intellectuel intransigeant face au relativisme moderne et le misanthrope face à lui-même. À l’espérance, Nathan préfère une fuite sans prison ni destination. C’est beau et désespérant. À lire.
Ce livre est aussi une invitation à entrer dans une culture où « les livres traduisent les interrogations d’un Dieu plus muet que jamais ». (page 161) Un voyage dans la communauté juive, la communauté, les fractures, les pratiques, les coutumes et surtout la bible, l’hébreu, la pensée juive.
« Parler demande d’être… L’amour initie le langage…L’hébreu n’était-il pas l’accomplissement secret de ces deux théorèmes ? Dans cette langue, les mots et les choses portaient le même nom, si bien qu’elle rendait synonymes, et presque interchangeables, la pensée et le monde.
L’hébreu ne représentait pas les objets qu’il désignait : il les faisait surgir dans leur fragilité ; il exprimait ce que la réalité s’obstinait à voiler. Et tout cet alphabet, et ce noyau de sons, et ces enluminures culminaient dans le Nom, le Nom par excellence, point de fuite de tous les dictionnaires, horizon de tous les termes : celui du seul être qui transcendait les mots, non-sommet de sa propre montagne. Et l’hébreu ne montrait rien. Et l’hébreu chantait tout. Cette langue de feu s’écoulait par grandes vagues d’images. Elle tendait un miroir d’idées où l’être scintillait sans se réverbérer ? » (page 61-62)
Au deux tiers de ce voyage intérieur, l’acmé ou la chute, la lecture de l’Ecclésiaste, le plus grand labyrinthe jamais créé par l’homme, une rencontre obvie au regard du parcours de Nathan Naccache / Devers.
« Car cet hymne du néant n’épargne aucune buée d’espoir. De ce fou labyrinthe, de cette jungle mystique, l’issue n’existe pas. Et c’est en noctambule que je l’ai traversé. » (page 224)
Le lecteur n’oubliera pas en lisant le textes, ces mots et tous les livres que les écrits restent et se gèlent, tandis que leur auteur continuera à être.« Le danger de l’écriture, c’est qu’elle puisse tuer la parole. Qu’elle assèche sa vitalité intrinsèque. La langue est une spirale que l’écriture raidit.. Avec les livres, la pensée risque de se cailler. » (page 257)
Merci au Docteur Pierre L. pour cette proposition de lecture prodiguée entre pneus et dérailleurs chez Giant à Versailles.
Albin Michel, 2024, 326 pages, 20,90 euros
Lectori salutem, Pikkendorff
One comment