Amérique, continent indigène – Pekka Hämäläinen

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« Au lieu de pacifier l’Ochéthi Sakówin (Conseil des sept feux de la nation Sioux) les Français avaient créé en un rien de temps une superpuissance indigène qui allait changer de manière irrévocable l’histoire de l’Amérique du Nord. » (page 229)

Brillant ! Extraordinaire pari réussi ! Quatre siècles d’histoire en 500 pages !

Se plaçant radicalement du côté des Amérindiens, Pekka Hämäläinen propose une perspective renouvelée de la conquête de l’Ouest qui, en évitant l’écueil d’une rebutante liste de batailles et de tueries émaillant l’inévitable avancée vers l’ouest des hommes barbus, nous propose de découvrir les Natifs des diverses sociétés amérindiennes – chasseurs-cueilleurs, agricoles, nomades, semi-nomades, impérialistes, pacifistes – tout au long des quatre siècles de frictions, de conflits, d’échanges commerciaux, d’alliances, de mariage… avec les Européens, sans oublier le sort des esclaves africains.

« *Qu’est-ce que la vie ? C’est l’éclat d’une luciole dans la nuit. C’est le souffle du bison en hiver. C’est la petite ombre qui court dans l’herbe et se perd au couchant. » Les derniers mots de Crowfoot (1821 – 1890), porte-parole des Blackfeet

Commencée par des aventuriers débarquant dans une immensité inhabitée, laissant ensuite progressivement la place au commerce industriel, sur fond d’épidémies meurtrières, de supériorité technique, évoluant selon les décisions politiques des trois empires espagnol, anglais et français, la situation changea radicalement après l’indépendance des treize colonies. Oubliés l’aventure et le risque, le sort des armes devint alors existentiel pour les deux parties. Il n’en restera qu’un. Une complexité parfaitement reflétée condensée dans moins de 500 pages. Un pari réussi que même le tribut déposé au pied du wokisme US, bien qu’un poil agaçant, ne suffira pas à éloigner le lecteur curieux de l’histoire de cette grande île.

« Apprenez, mon jeune ami, et retenez une fois pour toute, qu’il n’existe pas de Canadiens français. Il n’y a que des Canadiens, point à la ligne, et c’est nous ! Les autres, ce sont les Anglais, établis par la force chez nous dans un pays qui fonctionnait très bien sans eux depuis cent cinquante ans, un pays déjà exploré, reconnu, administré, dans lequel ils n’ont eu que la peine de s’installer. Ça n’en fait pas pour autant des Canadiens. »

Le wokisme en filigrane

L’on aura compris que l’auteur est en guerre contre la notion de destinée manifeste « Manifest destiny), hubris de l’Amérique WASP qui résonne toujours aujourd’hui. Le tribut offert au wokisme dans toutes ses dimensions (minorités, féminisme, athéisme militant, écologisme, décroissance…) est quelque peu agaçant mais d’un autre côté l’auteur offre la majeure partie des clés de compréhension laissant le lecteur se poser les questions laissées en creux. Mais le plus stupéfiant dans cet ouvrage, c’est, dans son troisième chapitre, l’ignorance affichée de l’histoire européenne questionnant dès lors sa compétence et ses vérités assénées tout au long des 500 pages. Notez aussi que ces quelques lignes de la chronique n’entendent pas proposer une analyse détaillée d’un sujet dont je suis ignorant. 

La colonisation n’apporterait aucun bénéfice

Si l’auteur donne bien toutes les clés de compréhension, les mots colonialisme et impérialisme sont eux utilisés ad nauseam même quand cette conquête n’était que le fait d’aventuriers puis de commerçants ou que les armes proposés par les arrivants subjuguent les chasseurs les transformant en leurs obligés. La peur de l’IA règne aujourd’hui ? Pensez combien ces sociétés furent bouleversées par l’arrivée des chevaux qui raccourcirent les distances, les maladies qui éradiquèrent parfois les trois quarts d’une population donnée, les armes, les couteaux, les points de flèches et les textiles ! Le dictionnaire de l’Académie française a eu beau faire disparaître de sa définition de 2024 les bénéfices de la colonisation, il n’empêche que les Indiens étaient techniquement bien loin des Européens et qu’après plusieurs siècles l’auteur ne nous montre pas les preuves d’une grande adaptation placés face à une aporie : rejeter à la mer des envahisseurs ET leur acheter des armes pour vivre et chasser car il est tout de même plus simple de chasser le bison avec une carabine Winchester qu’avec une pointe de flèche en os ou en silex !

En comparaison songez que la civilisation gauloise, mille cinq cents ans plus tôt, avait inventé la cotte de mailles, le tonneau ou le savon, que la cotte de maille était composée de près de 30 000 anneaux de fer entrelacés et rivetés ; que les casques gaulois en fer ou en bronze possédaient des paragnathides (des protections articulées pour les joues), un design si performant que l’armée romaine s’en est directement inspirée pour équiper ses propres légionnaire ; que les forgerons gaulois maîtrisaient le feuillage et le martelage du fer, et que certains ateliers fabriquaient même des lames damassées aux motifs complexes et prestigieux. 

Chapitre 3 – Idéologie et stupéfiante ignorance

L’auteur se lance dans une description de l’histoire européenne avec nombre de bêtises indignes d’un historien. L’éditeur aurait du proposer la suppression du 3ème chapitre qui n’apporte rien au propos et dessert son auteur. En voici trois :

« Les gens du peuple étaient sous le joug d’un cercle restreint de dignitaires religieux, qui les enrôlaient pour construire d’imposants édifices à la gloire du monde céleste – et de ses serviteurs sur terre ». (page 39) Sauf à être un idéologue gauchiste, est-il possible méconnaître autant et l’Europe et le fait religieux au Moyen Âge ?

« Les deux royaumes avaient bien entamé leur mutation en État fiscaux et militaires, gouvernés par des dirigeants puissants et d’une grande piété, capable de lever des armées pléthoriques. » (page 39) Comment parler ainsi de l’Angleterre et de la France en 1453 ? Des États fiscaux ? Faut-il être de mouvance anarchiste pour sortir pareil jugement à propos de la naissance d’un État et donc de sa capacité à lever l’impôt.

Armée pléthorique ?

En l’Angleterre, 2 millions d’habitants avec une armée de 5 000 personnes, guerroie contre la France et ses 11 millions et 6 000 combattants. Des armées pléthoriques ? Non, la naissance d’une armée permanente.

« C’est l’association de deux impérialismes, le militaire et le biologique, qui provoque la première catastrophe démographique chez les Amérindiens. » (page 43, en 1500)

Comment être capable d’écrire les mots impérialisme biologique !

Impérialisme biologique !

N’en déplaise à l’auteur la nature ne réserve pas ses maladies aux seuls Améridiens. Un siècle plus tôt, ce sont 50 millions de personnes, plus de la moitié de la population européenne, qui est éradiquée entre 1347 et 1353 lors de la Grande Peste noire. La mort noire frappa aussi à Londres en 1665 ou à Marseille en 1720 avec respectivement 20 % des habitants décédés ou la moitié des 100 000 Marseillais. 

A propos de la démographie et des structures sociales

Lorsque les Européens débarquent le sous-continent est vide. Il y a de la place. Trop de place. La densité européenne en 1500 (22,25 hab/km²) est plus de 100 fois supérieure à celle de l’Amérique du Nord amérindienne (0,20 hab/km²). Un fossé structurel entre l’Europe sédentarisée et l’immensité sauvage du continent américain. Les structures sociales sont très différentes de l’Europe sur le dialogue politique, le rôle des femmes, la relation avec la nature…La description de la culture amérindienne est très intéressante mais la prendre comme un modèle, idéologie de la décroissance oblige, n’a pas de sens commun puisque ces gens vivaient dans un espace vide avec 0,2 habitant au km² et nous dans 100 au km².

Des Indiens alliés des colonisateurs impérialistes ?

Comme nous le disions plus haut, Pekka Hämäläinen offre les clés de compréhension sans s’aveugler comme d’autres plus idéologues le feraient. Il participe à la déconstruction de la Manifest Destiny que nous moquons aussi autant que les gauchistes française qui nous servent soir et matin le rôle spécifique de la France dans le monde. L’on découvrira alors des tribus dominatrices, d’autres alliées des barbus, certaines assimilés, ou des révoltés. Bref une impossibilité de renvoyer à la mer les Européens fournisseurs de technologies nécessaires pour chasser ou vaincre ses ennemis. Dans sa lancée pour démontrer la capacité d’organisation des tribus indiennes, l’auteur ira jusqu’à nous découvrir des impérialistes, conquérants et usant de la violence. Nul doute que se trouveront des bonnes âmes semi-instruites pour lui faire la leçon.

Civilisation de l’Oral versus de l’écrit. Un sujet sous développé.

L’auteur n’aborde pas ce sujet très intéressant car si les Amérindiens d’Amérique du Sud, ceux du Nord sont une civilisation de l’oral. Et la rencontre entre les civilisations de l’oral et de l’écrit terminent toutes de la même manière. Comment voulez-vous vous adapter en utilisant des Wampum, des ceintures composées de perles de coquillages tissées avec leurs motifs géométriques pour enregistrer des traités politiques, des déclarations de guerre, des alliances ou des lois (comme la Grande Loi de la Paix des Iroquois)

Les Amérindiens, marchands d’esclaves

Encore un sujet qui vaudra des inimitiés à l’auteur. Certaines tribus utilisèrent l’esclavage. Rien d’étonnant puisque chacun que toutes les civilisations sont à la recherche d’une source d’énergie facile à utiliser et peu chère. À défaut de charbon, l’humain fera bien l’affaire.

« Les Westos se sont spécialisés dans la traite des esclaves. Ils édifièrent près des chutes de la James River une ville d’où ils pouvaient transporter leurs captifs en canoë jusqu’aux champs de tabac de Virginie. Ils prenaient aussi pour cible les missions espagnoles de Georgie et de Floride, dont ils ramenaient des milliers d’esclaves. » (page 97)

Des mœurs sanglantes glorifiées 

Si l’on ne jamais juger nos aïeux sur leurs actes, l’auteur quand il s’agit des Amérindiens n’a plus de recul. Les Iroquois mettent la pâtée aux Algonquins. Un Jésuite constate que « certains se jetèrent sur celui qui leur avait été attribué pour lui arracher les ongles, lui couper plusieurs doigts et lui brûler les pieds avec des pierres chauffées. » Et l’auteur d’écrire : « L’aspect politique du spectacle tirait l’affirmation de la suprématie iroquois–entretenait l’unité de la nation et sa primo spirituel. »

Nous arrêtons là la chronique. Ce livre est super intéressant à lire MAIS nécessite de penser ce qu’il ne dit pas et d’entendre les faits qu’il partage. Le seul doute vient des énormes bêtises sur l’histoire européenne.

Une excellente et détaillée recension

https://clio-cr.clionautes.org/lamerique-continent-indigene.html

La conclusion énonce : « Cet ouvrage est une formidable synthèse de la résistance de l’Amérique indigène face au colonialisme européen puis états-unien. Il redonne aux Premières Nations un rôle d’acteurs avec leurs propres enjeux et non plus celui de simples victimes qui n’agissent qu’en réaction. Néanmoins Pekka Hämäläinen force souvent le trait pour mieux défendre sa thèse. Par exemple, lorsque qu’un conflit s’achève par la conquête définitive d’un territoire par les colons, il répète comme un leitmotiv que la résistance finalement vaincue de telle ou telle nation ou confédération a protégé pendant des décennies « une multitude de nations de moindre importance » ».

Lectures proposées

« Qu’est-ce que la vie ? C’est l’éclat d’une luciole dans la nuit. C’est le souffle du bison en hiver. C’est la petite ombre qui court dans l’herbe et se perd au couchant. » Les derniers mots de Crowfoot (1821 – 1890), porte-parole des Blackfeet, TC McLuhan- Pieds nus sur la terre sacrée

« Tout le troupeau ? Quelle connerie. Qu’est ce que tu cherches à prouver ? Tu ne peux pas flinguer tout les bisons du pays, bordel. » John Williams – Butchers crossing

Extraordinaire voyage dans l’Ouest américain, nature sauvage, bisons, épopée, saloon, bruit de bottes, claquements de fouet…Dès les premières pages John Wayne fait face à Yul Brynner sur la musique d’Ennio Morricone…Captivé, vous ne lâcherez plus le livre pris par la force d’évocation de John Williams.

« Apprenez, mon jeune ami, et retenez une fois pour toute, qu’il n’existe pas de Canadiens français. Il n’y a que des Canadiens, point à la ligne, et c’est nous ! Les autres, ce sont les Anglais, établis par la force chez nous dans un pays qui fonctionnait très bien sans eux depuis cent cinquante ans, un pays déjà exploré, reconnu, administré, dans lequel ils n’ont eu que la peine de s’installer. Ça n’en fait pas pour autant des Canadiens. » Jean Raspail – En canot sur les chemins d’eau du Roi

Un grand roman d’aventure sur les traces des engagés du grand portage qui, au XVIIème et XVIIIème, dès la fonte des glaces, embarquaient de Ville-Marie (Montréal), avironnaient par les fleuves, lacs et rivières, portageaient à dos d’hommes marchandises et canots pour remonter les grands rapides, souffraient, martyrisés par les maringouins et les mouches noires et chassés par les Iroquois et les Algonquins.

Édité en 2022 sous le titre Indigenous continent, the epic contest for North America (assez loin de la traduction « une autre histoire de l’Amérique, »

Conseil de lecture de la Procure de Versailles

Albin Michel, 2025, 560 pages, 26,90€

Lectori salutem, Pikkendorff

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