Constantinople 1453 – Sylvain Gouguenheim

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Extraordinaire synthèse de travaux de spécialistes de l’Empire romain byzantin et du monde ottoman racontant les derniers mois d’une longue guerre civile dévastatrice commencée un siècle plus tôt (1341) ; L’histoire d’une lente asphyxie se terminant en agonie le 29 mai 1453 devant le désolant spectacle de Constantinople, la Ville millénaire, dévastée, parcourue par la foule des soldats du sultan Mehmed II, aux rues jonchées de cadavres et aux longs cortèges d’hommes, de femmes et d’enfants entravés destinés comme 50 000 autres malheureux à finir leur vie comme esclaves dans l’immense empire ottoman. 
Une vision historique globale grâce à un avant-propos pour discuter des sources et des témoins, suivie de trois parties les siècles qui précédent, la chute, les mémoires jusqu’à nos jours. Les cartes, bibliographie, notes et le marque-page chronologique accompagnent la compréhension et la fluidité de lecture.

En bref, la plume, la présentation et l’équilibre de jugement sur chacun des adversaires, tout est réuni pour vous offrir dix heures de lecture limpide conservant toute la complexité de la situation car, comme le dit Milan Kundera dans son Cervantes : « Chaque roman dit au lecteur : « les choses sont plus compliquées que tu ne le penses ».

1) Introduction – Avant-propos

À propos des sources

Les récits émanent principalement en grec et en latin du camp chrétien avec des témoins oculaires. Du côté grec les récits directs sont moins nombreux et plus laconiques.La masse des écrits relèvent plus d’une littérature de déploration appelant au sursaut chrétien. Enfin les turcs sont décevants et avares de détails militaires ou factuels, hagiographiques trop souvent, et, faisant apparaître une vision islamique où la prise de la ville serait une étape du salut car annoncée dans les hadiths.

La chronologie des évènements

L’Islam prospéra depuis sa création sur les terres enlevées aux Chrétiens depuis les oasis d’Arabie au VIIème siècle. L’empire romain byzantin lui fut opposé les armes à la main depuis la bataille de Yarmuk en 636 !

  • Février – mars 1451 : Renouvellement de la pais entre Mehmet II et Constantinople.
  • 15 avril 1452 : Début de la construction du fort de Ruméli Hisar.
  • Septembre 1452 : Les troupes turques s’emparent des dernières forteresses byzantines le long des rives de la mer Noire et de la mer de Marmara.
  • Janvier 1453 : Début du blocus de Constantinople.
  • 17-18 avril 1453 : Dans la nuit, premier assaut turc.
  • 22 avril 1453 : Quatre-vingt navires turcs passent par voie de terre à travers la colline de Galata dans la Corne d’Or.
  • 7-8 mai 1453 : Deuxième assaut nocturne.
  • 12-13 mai 1453 : Troisième assaut nocturne.
  • 29 mai 1453 : À trois heure du matin, l’assaut final commence ; à midi, la Ville est prise et pillée

2) La mort lente d’un Empire

« ou comment l’immense empire de Byzance se rétracta progressivement, autant sous les coups de Ottomans qu’en raison de ses dissensions internes. » (page 31)

Après la conquête de l’Arménie chrétienne (1064), les Turcs Seldjoukides menés par le sultan Alp Arslan défont à Mantzikert (1071) l’armée des Byzantins conduite par l’empereur Romain IV Diogène grâce à la trahison de ses mercenaires. Ses compatriotes signeront un traité de paix léonin, lui crèveront les yeux et reprendront leurs querelles stériles. Les Seljoukides écrasés en 1243 par les Mongols laisseront la place aux Turcs de Othman arrivés d’Asie centrale (1304). Le danger avait changé de nature.

Guerre civile, luttes intestines, pertes militaires de toute l’Asie mineure, Constantonople passe en territoire Dar as-Suhl avec paiement de tribut (1373), plusieurs sièges (1394-1402, 1411, 1422)

Désignation des territoires en Islam

  • Dar al-Islam : territoire où l’Islam est maître,
  • Dar al-Harb : territoire dominé par les infidèles où faire la guerre est licite
  • Dar as-Suhl : le territoire laissé, suite à un accord (léonin), à la domination des infidèles à condition que ceux-ci reconnaissent la supériorité islamique et payent tribut.

Segmentation toujours en vigueur de nos jours puisque des juristes islamistes semblent avoir développé la notion de Dar ad Da’wa (Territoire de mission ou Appel), qui désigne un accommodement dans un territoire dominé par les infidèles où la guerre ou l’accord léonin (Dar al-Islam ou Dar al-Harb) ne sont pas possibles. La taqqia y sera amplement autorisé. Evidemment ces informations seront présentées sous un jour différent prétendant que l’Islam est une religion de paix. Dar ad Da’wa désignera le territoire où le musulman à le devoir d’inviter les Hommes à découvrir l’Islam, à travers la transmission du message, le dialogue intellectuel ou l’exemplarité du comportement. Mais il y a de grandes chances qu’il le fasse avec la même délicatesse qu’un gauchiste convaincu d’être dans le camp du bien. 

3) Les cinquante-cinq derniers jours de Constantinople

« Allah avait promis au prophète qu’un jour, tomberait la ville ; des prophéties, et, ce qui avait plus de valeur, des hadiths circulaient dans le monde ottoman prédisant la victoire finale de l’islam. Ce rêve poursuivit Mehmet II. L’objectif était plus idéologique que stratégique, car les Turcs allaient et venaient à leur guise d’Asie en Europe, et contrôlaient une partie des Balkans. Constantinople n’était que le « reliquat accidentel d’un lambeau d’empire », mais sa signification symbolique était telle que s’en emparer signifiait prendre les rênes d’un empire éternel… »(page 101)

4) Un drame inoubliable : interprétations et mémoire

Sylvain Gouguehenheim parcourt divers sujets relatifs à la chute de Ville sur les plans militaire, civilisationnel, religieux, symbolique, prophétique, la recherche des raisons profondes de la chute, les légendes dont celle d’une vengeance des Troyens sur les Grecs et la description de ce monde nouveau recherchant un nouvel équilibre à dessiner, l’exode des Grecs et leurs destinations, le chemin vers le présent.

5) Une prédiction qui se réalisa partiellement

Le Grand Maître de l’Ordre Hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem (l’Ordre de Malte, Jean de Lastic (1371-1454) écrit depuis Rhodes en juin 1453 : « Il paraît qu’il prépare maintenant une énorme flotte, car il a l’intention de se mettre au tribu, toutes les îles de la mer Égée, voir, s’il le peut, de les détruire ; en effet son cœur s’est temple d’arrogance et il s’en orgueil à l’idée de Gallé, voir de surpasser, les actions d’Alexandre le Grand. Il menace même, ce que Alexandre n’a jamais fait, de pénétrer avec son armée et sa puissance en Italie et dans les régions occidentales. »

Mehmet II fit assiéger avec 70 000 hommes, sans succès, les Hospitaliers en 1480 avec une armée conduite par le pacha Misach Paléologue (Mesih Pacha) , ancien prince byzantin de Constantinople converti à l’islam. Le Grand Maître de l’Ordre, Pierre d’Aubusson, se dota de la fameuse bombarde de Rhodes (3,32 Tonnes, 1,95 m de long, boulets de 260kg, portée en cloche de 100 à 200 mètres). Les Hospitaliers furent chassés de Rhodes à l’issue du siège de juin à décembre 1523 sur trahison d’un des leurs et face à la puissance des 200 000 hommes de Soliman le Magnifique, arrière petit-fils de Mehmet II. Rendant grâce à leur courage, Soliman leur permit de partir sains et saufs en emportant leurs armes, leurs archives et leurs reliques. Soliman puis les Ottomans conservèrent la bombarde de Rhodes jusqu’en 1862. L’empereur Napoléon III la reçu comme cadeau diplomatique de la part du sultan Abdülaziz. Elle est conservée aux Invalides au musée de l’Armée.

Arrivés en 1530 à Malte, Les Hospitaliers résistèrent victorieusement lors du Grand Siège de1564 face à Solimanmarquant un point d’arrêt de l’avancée des Ottomans. Ils prirent part en 1571 à la bataille de Lépante contre Selim II, fils de Soliman. Sur terre, Vienne résista à la poussée des Ottomans (1529, 1664, 1683). 
Le futur entrevu par le Grand Maître de Lastic advint sans se réaliser (enfin ça s’était avant.)

Citations

in l’Art du roman, L’héritage décrié de Cervantès, Milan Kundera, 1986

Suggestions de lectures

« Il n’est pas aisé ni anodin, de passer du grec à l’arabe – que ce soit ou non par l’intermédiaire du syriaque-, puis de l’arabe au latin. Quel texte philosophique, quel raisonnement scientifique peuvent sortir indemnes de telles transformations répétées où, non seulement le vocabulaire, mais la pensée, exprimée par la syntaxe, basculent d’un système indo-européen à un système sémitique avant de faire retour à l’origine. »

« Le peuple ne garde en mémoire et ne raconte que ce qu’il peut comprendre et réussit à transformer en légende. Tout le reste glisse sur lui sans laisser de traces profondes, avec l’indifférence muette des phénomènes naturels anonymes, sans toucher son imagination ni se graver dans son souvenir. » 

Livre formidable par le talent de conteur, l’équilibre, les preuves à l’appui des affirmations, l’intégration dans notre histoire française, européenne et notre Mare Nostrum.

La Mecque, ville sainte de l’Islam, ne serait-elle qu’une utopie née de la ferveur créatrice de l’esprit ? Les califes ont-ils inventé l’Islam? Un propos intelligent et argumenté, clair et précis sous-tendu par une connaissance approfondie des textes coraniques et les apports de la recherche sur le climat, l’agronomie, l’ethnologie et l’histoire.

Perrin et le Ministère des Armées, 2024, 360 pages pour un très mérité 25€

À noter que les Éditions Perrin mènent une collaboration éditoriale régulière avec le Ministère des Armées pour publier des ouvrages consacrés à l’histoire militaire, stratégique et de la défense. Cette « validation » ne permet pas d’acheter en fermant les yeux puisque la somme Histoire totale de la deuxième guerre mondiale (Olivier Wieviorka – 2023) ne manquait pas de biais idéologiques, marques du présent sur le passé.

Lectori salutem, Pikkendorff

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