
« Le jugement solennel restitue à l’horreur toute son ignominie et redonne au coupable un peu. de son humanité perdue. le silence est la perpétuation du crime, il le relativise, il lui ferme la porte du jugement et de la vérité, et lui ouvre toute grande celle de l’oubli, celle du recommencement. » (page 112)
Une plume sensible, belle et féroce. Un écrivain magnifique. Une hache qui brise la mer gelée. Un livre sans concession que d’aucuns pourraient trouver par trop blessant et polémique tandis que d’autres le loueront pour avoir mis au jour sa vérité nue et sans fard. À lire impérativement !
Le 24 avril 1915, anniversaire du génocide arménien par les Turcs, 600 massacrés ce jour-là et un million cinq cents mille ensuite.
Le 24 avril 1994 à Aïn Deb près de Setif en Algérie sont égorgés par les islamistes Aïcha et Helmut, les parents des frères Schiller, Rachel et Malrich, leurs deux enfants émigrés en France depuis l’enfance. Parti aux obsèques, Rachel découvre le passé de son père. Le sage cheikh du village et ancien moudjhadin de la guerre d’indépendance se révèle être ancien SS chimiste. Rachel traversera l’Europe sur les traces de l’horreur nazie. « Quand mes parents et leurs voisins du village ont été égorgés par les islamistes, Rachel a commencé à réfléchir. Il a compris que l’islamisme et le nazisme c’était du pareil au même. Il a voulu voir ce qui nous attendait si on laissait faire comme on a laissé faire en Allemagne, à Kaboul et en Algérie où les charniers islamistes ne se comptent plus. » ( page 147) Le fils ne put porter les crimes de son père. Le 24 avril, Rachel se suicidera dans son garage, au gaz, car les enfants ne savent pas…)
« Les enfants ne savent pas;
Ils vivent, ils jouent, ils aiment. .
Et quand ce qui fut vient à eux;
Les drames légués par les parents ;
Ils sont devant des questions étranges,
Des silences glacés,
Et des ombres sans nom. » (page 79)
Malrich, à son tour, à la mort de son frère, reprend ce voyage en Algérie et en Allemagne depuis sa cité en France. C’est le Journal des frères Schiller sous la forme d’une mise en abyme du Journal de Rachel et de celui de Malrich, une histoire de famille faisant un parallèle direct, que certains ne pourront pas entendre, entre le Nazisme et l’Islamisme, entre l’histoire et le présent. Vertigineux. Terrible. Sans concession. Un combattant et un écrivain portant haut l’idée de liberté et de la beauté de la langue française.
« Est-ce que des choses comme ça peuvent se reproduire ? Je me dis que c’est impossible mais quand je vois ce que les islamistes font chez nous et ailleurs, je me dis qu’ils dépasseront les nazis si un jour ils ont le pouvoir. Ils sont trop plein de haine et de prétention pour se contenter de nous gazer. » (page 257)

Boualem Sansal dénonce tout à la fois
- Le règne des caïds et des Imams dans les cités en France sous juridiction islamique (page 268),
- La dictature socialiste algérienne et la décennie des années 90, des années de plomb enterrées par la loi
- Le FLN avec ses nazis importés au lendemain de la 2ème guerre mondiale et sa réthorique de haine
- La Turquie et ses relations troubles avec le III Reich pendant et après,
- L’Egypte, écrasée par deux géants : la Police et la Religion. « À l’homme libre il ne reste pas à centimètre carré où poser le pied. S’il n’est sifflé par le flic, le chorti, il l’est par le fanatique, le lharbi. » (page 243)
Quelques extraits
« Tonton Ali et Tata Sakina sont comme on peut les imaginer ; des émigrés qui sont restés des émigrés. Rien de changé. Ils vivent en France comme ils avaient vécu en Algérie et comme ils vivraient sur une autre planète. Ils disent que c‘est Allah qui décide et cela suffit. Ce sont des braves gens, ils ne demandent rien à la vie, du pain, un coin pour dormir, de la tranquillité, et de temps en temps des nouvelles du bled. » (page 97)
« Je suis seul. Seul comme personne au monde ; ce monde qui me parait si lointain, si faussement préoccupé, replié sur lui-même, sur ses velléités, ses petites jouissances, ses folies, dont il se nourrit comme un cannibale se nourrit de lui-même, sans doute obnubilé par son temps, son drame, ses rêves, son impuissance.» (page 113)
« Je me rends compte de la difficulté de ceux qui sont chargés d’enquêter sur les crimes de guerre enfouis dans le silence, l’oubli, et la connivence. C‘est mission impossible, la vérité est perdue dans l’herbe folle, prise dans un empilement de contes et de sous-contes mille fois ensevelit, mille fois remués, autant de fois trafiqués. Et il y a les silences, les pertes de mémoire, les mensonges, les leçons apprises, les plaidoiries des avocats du diable, les discours sur le discours, les papiers bouffées aux mites. Et par-dessus tout, balayant les velléités, court ce vent de honte qui fait que l’on ferme les yeux et que l’on baisse la tête. Les victimes meurent toujours deux fois. Et toujours, leurs bourreaux vivent plus longtemps qu’elles.» ( page 125)
« Ce sont des histoires d’hier mais en même temps, la vie c‘est toujours pareil et donc ce drame unique peut se reproduire. » (page 15)
Aller plus loin
La Fabrique des salauds, un roman historique à lire comme une série Netflix ou Canal !
“Non que je me sois fait des illusions sur moi-même. J’ai toujours eu conscience de ce que j’étais devenu. Mais justement : c’est arrivé malgré moi. Par hasard. Par accident. À mon propre insu. J’ai réagi au déclin du monde, et non l’inverse. J’étais profondément sincère. Et aussi profondément hypocrite.”
L’Empire Ottoman, la chute, les relations avec l’Allemagne, alliance Germano-Ottomane, Enver Pacha et Liman van Sanders (1914) Les causes de l’effondrement des forces turques vues par un officier allemand: https://www.persee.fr/doc/rharm_0035-3299_1998_num_212_3_4777
Kamel Daoud, Houris
« Ici, il ne reste rien de la guerre que les égorgeurs de Dieu ont menée il y a quelques années. Rien que moi, avec ma longue histoire qui s’enroule et se déroule, t’enveloppant comme une corde nourricière. C’est ce qui rend les gens si nerveux autour de moi quand ils me croisent en bas de l’immeuble. Peut-être qu’ils se doutent que, par le trou de ma gorge, ce sont les centaines de milliers de morts de la guerre civile algérienne qui les toisent. » (page 43)
Une belle et complète critique de Christine Rousseau pour le journal Le Monde : https://www.lemonde.fr/livres/article/2008/01/17/boualem-sansal-de-setif-a-auschwitz_1000313_3260.html
Merci à François-Charles pour cette proposition de lecture fort à propos.
Gallimard, 2008, lu en FOLIO, 2024, 306 pages, 9,50 euros
Lector salutem, Pikkendorff