Mémoires historiques – Joseph-Mercure de La Panouse

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« Un demi-siècle aura bientôt passé sur les premiers temps de notre Révolution, mais il n’en a pas effacé les profondes de traces. Des apologistes intéressés des écrivains prévenus ou futiles, des créateurs d’utopie ont vanté ou célébré avec un ridicule enthousiasme les évènements de cette époque ; mais, ou ils n’ont pas assisté aux scènes de cette horrible drame, ou ils ont approuvé les crimes nombreux qui en ont souillé le commencement. »

Lire des mémoires historiques, avec leur parti pris, mêlant « *à la fois histoire et mémoire donne plus de vie aux évènements passés » et ces mémoires n’y dérogent pas. En juin 1798, Malte, le verrou de la Méditerranée qui résista aux Ottomans et aux Barbaresques pendant 350 ans tombe, sans coup férir, aux mains de Bonaparte en route pour l’Egypte.

Titré Mémoires historiques sur la prise de Malte, la conquête et l’administration de l’Égypte sous les généraux Bonaparte, Kléber et Menou, le témoignage de première main de la chute en trois jours de Malte répond à bien des questions en ne lassant pas d’en ouvrir bien d’autres plus complexes encore. Le mystère des témoignages et de la mémoire. Passionnant.

Si vous adorez l’histoire et plus particulièrement la période révolutionnaire, vous serez conquis par ces pages « *jaunies par le temps, où l’on croit parfois saisir un peu de l’âme de ceux qui les écrivent ».

Introduction

Une réelle et nécessaire introduction à l‘époque, aux institutions. Une contextualisation passionnante de 143 pages valable et en elle-même, et pour introduire les pages jaunies écrites à l’aube du XIXème siècle.

En quelques mots, Joseph-Mercure de La Panouse (1759-1841) entre au service en 1778 (armée), émigre après Varenne (1791) à Coblence avec une grande partie des officier de son régiment. Intégration dans l’Armée des Princes, peu soldé, participe aux batailles contre l’armée républicaine, défait de Mayence en juillet 1792, licenciement des troupes. Joseph-Mercure quitte le théâtre des combats et rejoint Ange, un frère cadet qui faisait ses caravanes avec l’Ordre de Malte sur l’île (mai 1793) ; il servira la *Religion ruinée par la saisie de leurs biens sur le continent et sera accepté dans l’Ordre (mai 1794). Le 19 juin la flotte républicaine est aperçue. Cinq jours plus tard l’Ordre avait capitulé. Considéré comme émigré, biens sous séquestre, vendus, sans espoir pour la cause des Bourbons, il suivit Bonaparte en Egypte avec bien d’autres chevaliers (juillet 1798). Le futur Consul reparti pour la France, il servit sous Kleber puis Menou notamment comme administrateur. Sa défaite à Canope en mars 1801 fut suivie de la capitulation du général Belliard le 31 août face à la perfide Albion. Tous les survivants reçurent les honneurs de la guerre et purent quitter l’Égypte le 24 octobre 1801 dont, Joseph-Mercure avec quantité de malles. Début 1802 commence un combat administratif : se faire reconnaître combattant de la liberté en faisant oublier Coblence, récupérer ses biens et retrouver une position digne de son rang. Il écrit à cette époque force mémoires et lettres, effectue des démarches, anime ses réseaux…. Cette période s’étirant sur quinze ans est très intéressante pour le lecteur cherchant à connaître la vie d’un contemporain de ce bouleversant changement de suzeraineté.

« Je désire une de ces places, moins pour la considération qui les environne que pour l’occasion qu’elle m’offre de servir mon pays sous un gouvernement qui répare tous les jours nos malheurs, je la désire pour être à même de témoigner auPremier consul le dévouement dont je suis pénétré pour sa personne. » (Lettre au Premier consul, 5 vendémiaire an XI, 27 septembre 1802)

Les Mémoires historiques

Les Mémoires historiques sur la prise de Malte, la conquête et l’administration de l’Égypte sous les généraux Bonaparte, Kléber et Menou (270 pages) commencent par ses mots :

« Un demi-siècle aura bientôt passé sur les premiers temps de notre Révolution, mais il n’en a pas effacé les profondes de traces. Des apologistes intéressés des écrivains prévenus ou futiles, des créateurs d’utopie ont vanté ou célébré avec un ridicule enthousiasme les évènements de cette époque ; mais, ou ils n’ont pas assisté aux scènes de cette horrible drame, ou ils ont approuvé les crimes nombreux qui en ont souillé le commencement. » (page 157)

De Valmy, 20 septembre 1792

L’histoire comptée aux petits républicains présente Valmy comme une célèbre victoire de l’armée française commandée par les généraux Kellermann et Dumouriez face à l’armée prussienne et aux troupes du Saint-Empire dirigées par le duc de Brunswick. Joseph-Mercure de La Panouse la décrit ainsi :

« Les évènements vinrent bientôt démontrer que la Prusse abandonnait la cause de l’infortuné Louis XVI. Peu de jours après l’insignifiante canonnade de Valmy, l’armée étrangère se mit en retraite sans y être forcée par les troupes républicaines. Elle évacua le pays conquis, sans être inquiété dans sa marche, sans disputer le terrain, sans éprouver aucune perte. Pour tous les hommes clairvoyants, il y eut là une manifestation authentique de la trahison du cabinet de Berlin, qui, enrichi, des trésors de la France, désertait la plus noble des causes, en livrant le pays et le roi à la mer des factieux. » (page 167)

À propos de l’île de Malte

« Malte, située ainsi que le Goze, entre les côtes d’Afrique et celle de Sicile, les Grecs la nommer Mélite, les Romains Melita ; on croit qu’elle fut possédée par les carthaginois et on rapporte à ce sujet que lorsque les chevaliers en prirent possession, ils y trouvèrent des débris d’anciens monuments et des inscriptions en langue punique. Les Romains y établirent un praefectus, ainsi qu’il est désigné dans les Actes des Apôtres et comme le démontre une ancienne inscription sur laquelle on lit praefectus melitensis. » (page 201)

Lire les mémoires du général baron Antoine-Étienne Tousard

L’on remarquera tout de même que Joseph-Mercure de La Panouse tient Antoine-Étienne Tousard pour un traître et le grand maître pour un faible. Aussi les mémoires de l’ingénieur Antoine-Étienne Tousard, chevalier de Malte devenu dugénéral baron sous l’Empire, offre une image en creux de Joseph-Mercure.

« Mais d’où le sieur Tousard, depuis colonel de son arme dans les troupes de Bonaparte, avait-il pu recevoir ces avis si certains d’en parlait le Grand Maître ? […] il se trouvait des traîtres à Malte et l’ingénieur en chef aurait pu les nommer. » (page 221)

« Il faut encore consigner ici que l’une des plus grandes preuves de la trahison des hommes influents de l’entourage du Grand Maître est bien le soin mis à éparpiller les chevaliers les plus zélés, les plus braves, et surtout les Français, dans des postes éloignés et impossibles à défendre après la descente de l’ennemi. » (page 229)

Pourquoi Malte tomba si facilement ?

Il n’y a pas de réponses simples. L’on peut empiler des paramètres et des indices. L’Ordre était ruiné et ne pouvait guère acheter les moyens nécessaires à sa défense ; nombre de chevaliers ou de maltais étaient pris par l’évolution de l’ordre du monde ; l’absence de menaces existentielles a réduit les investissements de la défense de l’île ; les faiblesses humaines, des traîtres au plus haut niveau…et tant d’autres indices que le lecteurs traquera dans ce volume et celui de Antoine-Étienne Tousard. 

Que veut dire cette expression « Faire ses caravanes » ?

Dans le vocabulaire militaire et historique de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem (l’Ordre de Malte), l’expression « faire ses caravanes » désigne le service maritime obligatoire que devait accomplir tout jeune chevalier à bord des galères de la Religion pour être pleinement admis dans l’Ordre. Il s’agir de quatre expéditions maritimes (les « caravanes ») de six mois chacune à bord des galères de l’Ordre en Méditerranée pour combattre les navires ottomans et les corsaires barbaresques.

Par glissement métaphorique au XIXᵉ et XXᵉ siècle, l’expression a pris plusieurs sens dérivés

  • Dans le vocabulaire militaire ou colonial : Faire ses premières armes, passer par la rude école du terrain ou faire son service à l’étranger.
  • Dans le langage courant (plus familier) : Mener une vie de jeunesse aventureuse, bourlinguer, faire ses expériences ou « jeter sa gourme » avant de se fixer.

Le mot vient du persan kārwān (file de chameaux). Les Hospitaliers l’ont d’abord utilisé en Terre sainte pour désigner leurs convois terrestres armés protégeant les pèlerins. Lorsque l’Ordre s’est installé à Rhodes puis à Malte, le terme a été transposé aux convois d’escadres maritimes, puis aux expéditions de course elles-mêmes.

De l’Auberge de France à Malte au parc animalier de Thoiry

Thoiry, à deux pas de chez moi, un parc animalier maintes fois visité, est relié curieusement à l’auteur des mémoires. En effet iI semblerait que Joseph-Mercure de La Panouse (1759-1841) est l’arrière-arrière-grand-oncle du fondateur du célèbre parc animalier de Thoiry, Antoine de La Panouse. Ainsi Joseph-Mercure de La Panouse (1759–1841), fils de Joseph de La Panouse et de Catherine Agathe de Turenne d’Aynac, est le frère aîné d’Alexandre-César de La Panouse (1764–1836). Son neveu César de La Panouse (1809–1879), fils d’Alexandre-César, a pour fils le comte Raoul de La Panouse (1843–1911). et ce serait par le mariage en 1872 de Raoul de La Panouse avec Marie-Angélique de Vogüé, héritière du domaine de Thoiry, que le château de Thoiry est entré dans la famille de La Panouse.

Notes marquées d’un asterisque *

  1. « à la fois histoire et mémoire donne plus de vie aux évènements passés » Fra’ Emmanuel Rousseau dans sa préface, page 13
  2. « jaunies par le temps, où l’on croit parfois saisir un peu de l’âme de ceux qui les écrivent ». attribué à Jean Tulard par Thierry Debussy dans son introduction
  3. L’Ordre de Malte fut connu aussi sous le nom de « La Religion » repris par Tim Willocks pour son roman.
  4. Photo du Fort Saint Elme prise sur le site touristique Visitons Malte

Préface de Fra’ Emmanuel Rousseau, conservateur des Archives et bibliothèques magistrales à Rome (voir lien vers L’Ordre de Malte à Rome) et introduction et notes de Thierry Debussy,

Editée par la Fondation française de l’Ordre de Malte, 2019, 460 pages, petit 18€ pour une passionnante page d’histoire

Lectori salutem, Pikkendorff

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